Не представляю себе философию без рыцарей чести и человеческого достоинства.

Всё остальное — слова.

Мераб Мамардашвили

Мераб Мамардашвили

La responsabilité européenne

Русский English

(mp3)

(Symposium international sur l’identité culturelle européenne. Paris, janvier 1988)

Tout d’abord, je vous prie de pardonner mes inévitables imperfections de langage, le français n’étant pas ma langue maternelle ; elles sont liées aussi au fait que je ne suis pas capable psychiquement de lire un texte préécrit : il faut toujours que je travaille au moment même de parler.

Après l’intervention d’Alain Touraine, j’ai été tenté de parler en russe. Le russe, pour moi qui suis géorgien, c’est de l’espagnol ; alors, j’ai choisi cet autre espagnol qu’est le français pour moi : je vais parler français.

Je voudrais parler un peu des concepts qui se sont formés en moi sur la base de mon expérience de jeune homme, l’expérience personnelle d’un homme qui s’est éveillé ailleurs qu’en Europe, qui a vécu dans un pays de province, et qui là a pris conscience de l’histoire même de son pays et de sa culture. Et la leçon que je tire de mon expérience» c’est que j’ai eu là un point d’observation privilégié pour voir des choses qu’un Européen peut ne pas voir.

Pour vous Européens, il y a trop de choses qui vont de soi, qui sont presque naturelles: on ne se rend même pas compte des fondements mêmes de son existence et on n’a pas la conscience aiguë que l’homme, c’est un effort suspendu dans le temps, c’est un effort constant que de devenir homme. L’homme, ce n’est pas un état naturel, ce n’est pas un état de nature, c’est un état qui se crée continuellement. L’expérience personnelle qui m’a bouleversée et m’a formée pour toujours, je l’espère, a été la philosophie comme théorie de la création continue, c’est-à-dire une philosophie cartésienne et il faut que je l’avoue, c’est bien la culture ou la philosophie française qui m’ont formée mentalement. Pour expliciter mon idée, j’utiliserai la définition que Pascal donne de l’amour. Il a dit une fois que l’amour n’a point d’âge, il est toujours dans le temps naissant. Je dirai la même chose de l’identité européenne : l’identité européenne n’a point d’âge, elle est toujours â l’état naissant. C’est cela, la responsabilité de l’Europe, la responsabilité européenne face à soi-même. En ce sens, moi qui éprouvais le manque de quelque chose que je croyais fondamental, ce manque m’a permis d’être plus conscient que l’Européen qui prend pour un état naturel l’état européen.

A travers le manque, en effet, nous comprenons peut-être mieux — et c’est pour cela que j’ai défini mon point d’observation comme un point de vue privilégié —, nous comprenons mieux la matière de la société et de la culture européennes. Pour moi, la culture, comme telle, est le pouvoir ou la capacité de pratiquer la complexité et la diversité. Je souligne bien le mot pratiquer, car la culture n’est pas le savoir. On est culturel quand on est capable de pratiquer la complexité et la diversité. sans nécessairement tout savoir, et sans nécessairement pouvoir appliquer une idée ou un concept abstrait à la réalité.

Depuis la Renaissance, nous sommes irréversiblement modernes. Il faut bien se rendre compte à quoi on « renaissait » pendant la Renaissance. C’était la Renaissance de quoi ? Pour moi, cette Renaissance, qui est te fondement même ou le continu même de notre modernité, se compose de deux éléments qui “ renaissaient “ justement pendant la Renaissance et devenaient irréversibles.

Le premier élément, c’est le monde gréco-romain, c’est-à-dire l’idée sociale ou civile, ou si l’on veut la croyance qu’une forme concrète, sociale, qu’une communauté concrète puisse réaliser dans la vie, sur la terre, un idéal infini. C’est-à-dire qu’une forme finie puisse être porteuse d’infini. Cela s’est exprimé par un autre fondement romain qui est l’État de droit, et dans ce sens, mon pays — on a employé ici le terme « post-colonial » — je dirai que mon pays, là où je suis né, est un paradoxe ambulant : partie de l’ex-empire, il est en même temps post-colonial, dans la mesure où il n’a jamais vécu ce monde romain de l’État de droit.

Le deuxième élément, c’est l’Évangile. C’est l’idée qu’il y a quelque chose dans l’homme qui s’appelle la voix ou la parole intérieure et qu’il suffit à l’homme de bien entendre cette voix, cette parole, et de la suivre, pour que Dieu l’aide en route. Il faut marcher sans soutien extérieur, en suivant la parole intérieure, sans s’accrocher aux garanties et avec ça apparaît l’élément perturbateur, l’élément inquiétant, l’élément qui fait l’histoire. Pour moi, l’Europe est la forme où l’on voit bien que l’organe de la vie, l’organe propre à l’homme c’est l’histoire. La Renaissance pour moi, c’est l’histoire comme organe de la vie.

C’est cela qui « renaissait », et c’est sur cela que s’articulait la société civile. Nous, qui n’avons pas le même corps développé, c’est-à-dire qui n’avons pas la même complexité, la même structuration de la société civile, comprenons très bien que c’est justement cela qu’el faut avoir. Mais on ne peut avoir cela que de façon historique, c’est-à-dire qu’on ne peut que commencer, se suspendre a l’effort, et soutenir cet effort, faire en sorte que les choses naissent dans l’espace circonscrit par cet effort même.

Il y a aussi la fatigue ou l’oubli de ses origines : on peut ne pas soutenir cet effort, et c’est cela le danger européen, c’est la fatigue du labeur historique, l’incapacité de soutenir l’effort qui le fonde, de le faire renaître chaque instant, d’être suspendu en l’air sans garantie et sans hiérarchie. Quand je parlais de l’élément evangélique, je voulais parler de la distinction propre à la culture européenne, c’est-à-dire la distinction nette entre le principe intérieur, ce qu’on appelle le pouvoir du langage et la loi, la loi extérieure. En ce sens, pour moi, la culture européenne est antimoralisante et antilégaliste, parce que le pouvoir du langage qui part du principe intérieur est la chose la plus importante, la chose qui mène l’effort et la lutte humaine. Pour moi, la culture européenne est peut-être la première et la dernière réponse valable à la question : Est ce que le changement dans le monde est possible ? Est-il possible que l’homme conditionné par des chaînes de cause à effet, par des chaînes déterministes, soit capable de se hausser, et de réaliser dans des formes concrètes un parfait infini ?

L’homme, c’est toujours une créature en état de se faire et toute l’histoire peut se definir comme l’histoire de cet effort pour devenir homme. L’homme n’existe pas, il devient. Vous les gens de l’Ouest et nous les gens de l’Est, nous en sommes au même point historique, l’histoire ne se coincidant pas avec la suite des moments chronologiques. Pour moi, il se passe aujourd’hui quelque chose de même nature que ce que la Première et la Seconde Guerre mondiale nous ont donné à voir, nous en sommes au point même où ces catastrophes sont nées, au fondement, dans le gisement de la culture européenne, nous sommes devant le même danger et devant la même responsabilité.

Comment definirais-je cette responsabilité si j’avais à le faire d’une autre manière ? On l’a déjà dit plusieurs fois : c’est la barbarie moderne, c’est la barbarie contemporaine qui est le danger. Barbare est un homme sans langage. C’est bien la définition grecque du barbare : c’est quelqu’un qui n’a pas de langue. Certes, il est évident que les Perses et les autres peuples autour des Grecs avaient une langue. Mais par langue, les Grecs entendaient un espace articulé de présence de tout ce qu’on éprouve, veut et pense. Et le roulement de ces « gueulements » sur l’agora publique, c’était cela le langage. Comment pouvons-nous prendre conscience du fait que l’homme seul devant le monde est nu, qu’il n’est homme que lorsqu’il y a cet espace rempli d’articulations langagières de l’agora vivante, qui médiatise l’effort presque impuissant de l’individu devant la complexité de l’homme, et qui lui permet de formuler ses propres pensées, c’est-à-dire lui permet de penser ce qu’il pense.

La passion fondamentale de l’homme est de s’accomplir, de faire naître ce qui est à l’état naissant. Vous le savez bien : c’est très difficile. Le plus souvent, l’histoire est un cimetière de naissances avortées, de velléités de liberté, de velléités de pensée, de velléités d’amour, de velléités d’honneur, de velléités de dignité restées dans le limbe des âmes qui ne sont pas nées. Cette expérience de non-naissance de quelque chose qui est moi-même, je l’ai éprouvée à fond, c’est mon expérience personnelle, et grâce à cela, je le répète, j’ai compris que la passion de l’homme c’est de s’accomplir. Mais on ne s’accomplit que dans l’espace du langage, dans l’espace articulé et c’est notre tâche à nous. Nous venons assez tard pour accomplir cette tâche. Mais je citerai ici un mot de Paul Valéry qui disait que « tout homme n’est pas dans l’homme ». C’était justement mon idée : la partie la plus grande de l’homme est hors de lui-même dans cet espace dont j’ai parlé, et que j’ai défini par « espace du langage » et j’ajouterai à cela que l’homme est un très, très long effort. Il faut avoir le courage et la patience de cet effort, il faut suspendre les taches européennes à la vague et à la Force de cet effort et attendre et nous attendre aussi, nous, dans ce même effort. Je le répète : l’homme est un très long effort.